Dans l’épisode précédent (19), nous avons assisté à la chute de Bhishma, une figure emblématique du Mahabharata et le général redoutable de l’armée des Kauravas. Les dix premiers jours de la bataille du Mahabharata sont marqués par la présence écrasante de Bhishma. Tant qu’il menait l’armée, les Pandavas avaient du mal à progresser sur le champ de bataille. Bien que les Pandavas soient eux-mêmes puissants, il n’y avait pas de pertes significatives ni de réelles avancées dans la guerre tant que Bhishma était en vie.
Cependant, le neuvième jour, Krishna est visiblement frustré. Ce moment est l’un des tournants dramatiques de l’histoire lorsque, dans un élan de colère, Krishna descend de son char pour attaquer Bhishma. Bhishma, représentant l’ego dans cette histoire symbolique, voit pour la première fois la pleine puissance de la conscience divine s’avancer vers lui pour l’écraser et le détruire. Il réalise alors qu’il est temps pour lui de se rendre.
Cette étude en 24 chapitres (sommaire) s’appuie sur l’excellente chaine YouTube de Saiganesh Sairaman.
L’ultime affrontement entre Arjuna et Bhishma
Arjuna, toutefois, retient Krishna, l’empêchant de prendre la vie de Bhishma, car cela briserait la promesse de Krishna de ne pas combattre dans la bataille. Néanmoins, il devient évident pour tous que le moment où Bhishma abandonnera est proche. Le jour suivant, Shikhandi accompagne Krishna et Arjuna sur leur char. Cette scène, digne d’un grand film, voit le char de Krishna percer les formations militaires pour se retrouver face à Bhishma. Arjuna et Bhishma sont alors prêts pour leur duel final. C’est à ce moment que Shikhandi se lève devant Arjuna, prenant position face à Bhishma. L’armée des Kauravas est stupéfaite. Pourquoi cet homme se dresse-t-il devant Bhishma ?
Shikhandi et la question de l’identité
Bhishma, en voyant Shikhandi, dépose immédiatement son arc et ses flèches, déclarant qu’il ne se battra pas contre une femme. Cela soulève la question de l’identité de Shikhandi. Né dans un corps masculin, Shikhandi ne s’identifie pas entièrement à ce genre. Ayant été Amba dans une vie antérieure, il porte encore en lui le désir de vengeance contre Bhishma. Shikhandi est donc un personnage non-binaire, ni totalement homme ni totalement femme. Cette complexité d’identité rappelle également celle d’Arjuna, qui, lors de son exil, a dû vivre une année en tant que non-binaire à cause d’une malédiction.
Symbolisme d’Arjuna et de Shikhandi
Arjuna symbolise la volonté de s’élever spirituellement, le désir d’unir son énergie à la conscience divine. Ce désir est le moteur de toute la guerre, car c’est lui qui détermine la victoire ou la défaite dans la bataille du Mahabharata. Le principe féminin, dans cette perspective, est l’essence de l’énergie qui anime l’univers. Shikhandi, quant à lui, représente cette même volonté d’élévation, mais d’une manière plus brute et agressive, alimentée par la vengeance. Shikhandi est une version extrême d’Arjuna, un reflet de la force nécessaire pour vaincre l’ego à ses derniers moments.
La chute de Bhishma et le symbolisme de l’Ego
Lorsque Shikhandi commence à tirer des flèches sur Bhishma, celui-ci est transpercé de part en part, rapidement transpercé de milliers de flèches. Bhishma tombe de son char, mais son corps ne touche pas le sol, soutenu par les innombrables flèches qui l’ont transpercé. Bhishma se retrouve alors allongé sur ce qui est souvent décrit comme un « lit de flèches » sur le champ de bataille de Kurukshetra.
Bhishma détient un vœu spécial, accordé par son père, Shantanu : il ne peut mourir que lorsqu’il le souhaite. Car l’ego ne peut être détruit par la force, il doit se rendre volontairement. Bhishma reste en vie, refusant de mourir jusqu’à ce qu’il soit témoin de la victoire du dharma et de la stabilité du royaume de Hastinapura. Il attend également le moment propice, appelé Uttarayana, pour quitter son corps.
La signification d’Uttarayana et Dakshinayana
Vyasa, l’auteur du Mahabharata, fait référence à deux phases du mouvement solaire dans le ciel : Uttarayana et Dakshinayana. Il est dit que ceux qui meurent pendant Dakshinayana vont vers les mondes inférieurs, tandis que ceux qui meurent pendant Uttarayana atteignent les cieux. Bhishma choisit d’attendre Uttarayana avant de quitter son corps, symbolisant un passage vers une réalité supérieure. Evidemment, cette notion de destin céleste n’est pas littérale, mais hautement symbolique (nous verrons çà plus tard).
L’entrée de Karna dans la bataille
Avec la chute de Bhishma, Karna entre enfin dans la bataille. Bhishma, représentant un ego engagé dans la croissance spirituelle, ne pouvait coexister avec Karna, qui incarne l’attachement aux plaisirs matériels. Par conséquent, tant que Bhishma dirigeait l’armée, Karna restait en retrait. Mais maintenant que Bhishma est hors de combat, Karna prend sa place sur le champ de bataille, au grand plaisir de Duryodhana, qui voit en Karna un allié inconditionnel.
Le commandement de l’armée des Kauravas est désormais confié à Drona, un autre guerrier légendaire. Le onzième jour de la bataille, Drona mène les Kauravas et commence à attaquer les Pandavas avec une stratégie bien définie. Il vise à capturer Yudhishthira vivant pour gagner un avantage stratégique, mais Arjuna oppose une forte résistance, rendant cette tâche difficile.
L’attaque contre Arjuna et la montée en puissance d’Abhimanyu
Le douzième jour, Drona décide que tant qu’Arjuna est sur le champ de bataille, il sera impossible de progresser. Toute l’armée des Kauravas concentre alors ses efforts pour isoler Arjuna. Pendant ce temps, Bhima, Satyaki et Abhimanyu s’illustrent en tant que grands guerriers, infligeant de lourdes pertes aux Kauravas. Mais c’est le treizième jour que Drona met en place un plan astucieux pour cibler Abhimanyu, le fils d’Arjuna.
Le sacrifice d’Abhimanyu
Abhimanyu, jeune et fougueux guerrier, est presque aussi puissant que son père. Les Kauravas savent qu’il maîtrise l’art de pénétrer la formation Chakravyuha, une disposition militaire complexe, mais qu’il ne connaît pas la manière d’en sortir. Profitant de cette faiblesse, Drona crée une formation Chakravyuha et piège Abhimanyu à l’intérieur.
Tandis qu’Abhimanyu entre dans la formation, Arjuna est distrait par Jayadratha, qui l’éloigne du combat principal. Abhimanyu se retrouve seul, sans soutien, au cœur des lignes ennemies. Bien qu’il inflige de lourds dégâts aux Kauravas, plusieurs d’entre eux l’attaquent simultanément, brisant son char et le désarmant. À ce moment-là, malgré les règles de guerre, les Kauravas attaquent Abhimanyu, désarmé et vulnérable, et finissent par le tuer.
La dégradation des règles de guerre
Jusqu’à ce point, la guerre avait été menée en respectant un ensemble de règles éthiques, telles que l’interdiction d’attaquer des personnes non armées. Cependant, la mort d’Abhimanyu marque un tournant. Les règles de la guerre commencent à se dégrader, les deux camps devenant de plus en plus désespérés pour obtenir la victoire. Même Drona, ce maître et ce sage, enfreint les règles en attaquant un Abhimanyu désarmé, montrant à quel point la guerre a corrompu tous les participants.
La vengeance d’Arjuna
Après la mort tragique d’Abhimanyu, Arjuna est consumé par la douleur et la colère. Il prend un vœu solennel devant les Pandavas et les Kauravas : il jure que s’il ne tue pas Jayadratha avant le coucher du soleil le jour suivant, il se suicidera sur le bûcher funéraire de son fils.
Le quatorzième jour de la bataille, toute l’armée des Kauravas est mobilisée pour protéger Jayadratha, sachant que la vie d’Arjuna en dépend. Drona, désormais commandant en chef des Kauravas, organise les troupes en une formation militaire extrêmement serrée et défensive pour empêcher Arjuna d’atteindre Jayadratha.
Arjuna, soutenu par Krishna, doit briser cette formation complexe tout en combattant des guerriers redoutables comme Drona, Karna, Ashwatthama, et Duryodhana. Le temps presse, et le coucher du soleil approche. Arjuna combat vaillamment, mais chaque minute qui passe rapproche Jayadratha de la sécurité.
L’intervention divine de Krishna
Alors que le jour touche à sa fin et que le soleil semble se coucher, Arjuna commence à perdre espoir. Mais Krishna utilise ses pouvoirs mystiques pour créer une illusion d’éclipse solaire. Le champ de bataille est plongé dans l’obscurité, et les Kauravas, croyant que la nuit est tombée, se détendent. Jayadratha, qui se cachait jusqu’alors, se montre en pensant qu’il a survécu à la menace d’Arjuna.
C’est à ce moment-là que Krishna fait disparaître l’illusion. Le soleil réapparaît dans le ciel, révélant Jayadratha à découvert. Krishna guide alors Arjuna, lui demandant de tirer une flèche puissante. Cependant, Krishna rappelle à Arjuna une particularité de Jayadratha : ce dernier avait reçu une bénédiction de son père, Vriddhakshatra, selon laquelle celui qui ferait tomber sa tête au sol mourrait instantanément. Pour contourner cette malédiction, Krishna conseille à Arjuna de tirer de telle manière que la tête de Jayadratha tombe dans les mains de son père, qui médite à l’écart sur un rivage lointain.
Arjuna, en suivant les conseils de Krishna, libère sa flèche divine. La tête de Jayadratha est propulsée à une vitesse incroyable et tombe dans les mains de son père, qui, surpris d’interrompre sa méditation, la laisse tomber au sol. Ainsi, la malédiction s’accomplit, et le père de Jayadratha meurt instantanément.
L’impact de la mort de Jayadratha
La mort de Jayadratha marque un tournant décisif dans la guerre. Elle soulage Arjuna de son vœu mortel, mais elle annonce aussi l’escalade de la brutalité sur le champ de bataille. Ce geste héroïque d’Arjuna, guidé par l’intervention divine, renforce encore davantage la notion que la guerre ne se déroule plus uniquement sur le plan physique, mais qu’elle est également une bataille spirituelle où les forces du dharma (la justice) et de l’adharma (l’injustice) s’affrontent sans relâche.
Avec la chute de Jayadratha, les Pandavas reprennent confiance, mais la guerre est loin d’être terminée. La mort d’Abhimanyu et l’acte de vengeance d’Arjuna exacerbent les tensions. Ce jour marque également un tournant dans la psychologie des combattants : les règles de guerre et l’éthique traditionnelle sont de plus en plus abandonnées, au profit d’une soif de victoire à tout prix.
| Revenez au sommaire des 24 chapitres |
| Mahabharata, Drona Parva (7.33-40, 7.72-76) :
Abhimanyu, jeune lion au cœur vaillant, Le fils d’Arjuna fendit les rangs ennemis, Drona, Karna, Duryodhana, en cercle impitoyable, Son corps tomba, percé de toutes parts, Arjuna, père dévasté, jura vengeance, À l’aube, poussé par la colère et la douleur, Le soleil s’inclina devant sa fureur, |












