Bhishma tombe : le grand ego se rend | Mahabharata (19)

Nous sommes au quatrième jour de la bataille de Kurukshetra. Les Pandavas et les Kauravas s’affrontent dans une guerre épique, et nous observons des dynamiques très inréessantes entre les guerriers des deux camps.

Cette guerre mythologique n’est pas seulement une confrontation physique, mais aussi une métaphore des conflits internes que nous vivons tous. Des qualités opposées en nous-mêmes luttent pour la suprématie. Cette bataille nous apprend comment les aspects plus bas de notre nature, représentés par les Kauravas, finissent par être détruits, permettant à la spiritualité, symbolisée par les Pandavas, de triompher.

Cette étude en 24 chapitres (sommaire) s’appuie sur l’excellente chaine YouTube de Saiganesh Sairaman.


La bataille de Kurukshetra, dans ses nombreux aspects, est une métaphore de la lutte intérieure que nous devons tous affronter. Bhishma, représentant l’ego, doit être vaincu pour que la vérité spirituelle puisse triompher. Mais cette victoire ne peut être obtenue sans l’intervention de la justice divine, symbolisée par Krishna. Quelle est la véritable nature de l’ego ?

Jusqu’à présent, aucun des grands guerriers des deux camps n’a trouvé la mort. Cet équilibre va être bouleversé dans ce chapitre, où la guerre progresse au-delà du quatrième jour. Cette première phase de la guerre de Kurukshetra, en particulier les dix premiers jours, est marquée par la présence prédominante de Bhishma.

Bhishma : Le grand ego et son rôle crucial dans la guerre
Bhishma est un personnage clé dans cette guerre. Il est le général des forces Kauravas et, comme nous l’avons vu, Duryodhana commence à accuser Bhishma de ne pas se battre avec toute sa force, insinuant qu’il serait trop indulgent envers les Pandavas.

Ces accusations ne sont pas justifiées. Bhishma est attaché aux Pandavas, mais cela n’affecte pas son engagement dans la guerre. La complexité de Bhishma, ainsi que celle de cette situation, illustre la subtilité de notre propre vie spirituelle. Quelle est la véritable nature de l’ego ? Est-il vraiment un ennemi, comme Bhishma l’est dans cette guerre ? En un sens, oui, il doit être vaincu pour que la spiritualité triomphe.

Il est essentiel de comprendre que l’ego, aussi nuisible soit-il dans sa forme contractée, est également engagé dans la spiritualité. Bhishma a soutenu les Pandavas dès le début, et c’est en grande partie grâce à lui que cette guerre existe. Il souhaite secrètement leur victoire, mais son engagement envers Duryodhana et les Kauravas le place dans une position délicate. Cette dualité dans la nature de Bhishma est à l’image de l’ego, qui est à la fois attiré par la spiritualité tout en restant profondément enraciné dans la préservation de soi et l’attachement à la matière.

Les premières stratégies de guerre : attaquer Bhishma
Les dix premiers jours de la guerre de Kurukshetra sont largement définis par la présence de Bhishma. Les Kauravas concentrent toutes leurs ressources et énergies pour le protéger et le soutenir sur le champ de bataille. Les Pandavas, de leur côté, réalisent dès le premier jour que pour remporter la guerre, ils doivent neutraliser Bhishma. Tant qu’il est en vie, il est difficile de faire tomber les Kauravas. Leur stratégie consiste donc à attaquer Bhishma avec toute la force possible.

Le dilemme d’Arjuna face à Bhishma
Au fur et à mesure que la bataille progresse, Arjuna trouve de plus en plus difficile de combattre Bhishma. Ce n’est pas seulement un grand oncle pour lui, mais aussi une figure paternelle qui a pris soin de lui et de ses frères. Arjuna traverse un processus intérieur intense, comme nous l’avons vu dans le Bhagavad Gita, juste avant le début de la guerre. Bien qu’il soit pleinement conscient des réalités spirituelles et qu’il soit déterminé à mener ce combat, il connaît des moments de faiblesse lorsqu’il doit affronter Bhishma. Cette lutte intérieure continue au quatrième jour de la bataille.

L’histoire d’Abhimanyu et son importance dans la guerre
Avant de plonger plus profondément dans la bataille, il est essentiel de parler d’Abhimanyu, le fils d’Arjuna et de Subadra. Subadra est une princesse Yadava qui épouse Arjuna lorsque les Pandavas régnaient à Indraprastha. Abhimanyu, leur fils, est destiné à devenir un grand guerrier, héritier de la puissance de son père. Dès que Subadra est enceinte, Arjuna commence à entraîner son fils, même avant sa naissance.

Selon la tradition, un enfant dans le ventre de sa mère peut recevoir des impressions du monde extérieur, notamment par le son. Arjuna commence donc à enseigner à Abhimanyu l’art de la guerre alors qu’il est encore dans le ventre de Subadra. Il lui explique les différentes formations de bataille et les stratégies pour naviguer sur le champ de bataille.

L’enseignement incomplet sur le Chakravyuha
Une des formations de bataille les plus importantes qu’Arjuna enseigne à Abhimanyu est le Chakravyuha, une formation complexe en forme de cercle ou de vortex. Cette formation est particulièrement difficile à pénétrer et encore plus difficile à quitter. Un soir, alors qu’Arjuna explique à Abhimanyu comment pénétrer cette formation, Subadra s’endort, et Arjuna cesse de parler. Abhimanyu n’apprend donc jamais comment sortir de cette formation, un détail crucial qui jouera un rôle décisif plus tard dans la guerre.

Jour 4 : La percée des Pandavas et la bravoure de Bhima
Au quatrième jour de la bataille, Bhishma organise l’armée des Kauravas en formation Chakravyuha. Arjuna, conscient du fait qu’Abhimanyu ne connaît que la moitié de la stratégie, s’associe à lui pour percer cette formation et atteindre les principaux guerriers des Kauravas, comme Bhishma et Drona. Bhima, quant à lui, continue de cibler les frères Kauravas et devient le héros de cette journée. À la fin du jour 4, Bhima a tué huit des fils de Dhritarashtra, marquant un tournant important dans la guerre.

Duryodhana, qui voit pour la première fois ses frères mourir sur le champ de bataille, est dévasté. Les Pandavas prennent l’avantage, ce qui perturbe Duryodhana, qui avait initialement confiance en la supériorité de son armée.

L’inquiétude de Duryodhana et la réponse de Bhishma
Face à la perte de ses frères et à la victoire apparente des Pandavas, Duryodhana se tourne vers Bhishma et lui demande comment les Pandavas, avec une armée beaucoup plus petite, peuvent l’emporter sur les Kauravas. Bhishma lui répond que c’est parce qu’ils ont la justice de leur côté. Cette justice, sur un plan symbolique, représente la présence de Dieu aux côtés des Pandavas, notamment à travers Krishna.

Les jours suivants : une alternance de victoires et de défaites
Les jours suivants, la guerre continue avec des victoires et des défaites alternées pour les deux camps. Les Kauravas reprennent l’avantage le cinquième jour, mais les Pandavas récupèrent le terrain perdu le sixième jour. Bhima reste un acteur clé, ciblant sans relâche les frères Kauravas. De leur côté, les Kauravas continuent de viser Arjuna et Abhimanyu, entraînant de lourdes pertes des deux côtés.

Cette alternance de victoires et de défaites illustre la nature du chemin spirituel, où les forces de l’illusion (Kauravas) et de la spiritualité (Pandavas) se disputent le contrôle de nos actions et de nos pensées.

L’arrivée de Shikhandi sur le champ de bataille
Un autre personnage clé fait son apparition dans la bataille : Shikhandi, la réincarnation d’Amba, une princesse qui avait juré de se venger de Bhishma. Dans sa vie précédente, Amba avait été rejetée par Bhishma, ce qui l’avait poussée à se suicider en jurant de revenir sous une forme masculine pour le combattre. Shikhandi, bien qu’étant physiquement un homme, conserve une identité fluide en raison des réminiscences de sa vie passée.

Shikhandi est déterminé à tuer Bhishma, mais il est empêché d’entrer sur le champ de bataille par les forces des Kauravas lors des premiers jours de la guerre. Ce n’est que plus tard qu’il pourra enfin affronter Bhishma.

Jour 9 : l’intervention divine de Krishna
Au neuvième jour de la bataille, Krishna, voyant l’hésitation d’Arjuna à combattre Bhishma, intervient directement. Frustré par l’incapacité d’Arjuna à affronter son grand oncle, Krishna descend de son char, ramasse une roue d’un char cassé, et court vers Bhishma pour l’attaquer. Cette scène est l’une des plus puissantes du Mahabharata. Bhishma, voyant la divinité en Krishna, comprend pour la première fois la vraie nature de celui-ci et se rend compte qu’il doit abandonner la lutte.

Bhishma, ému par cette réalisation, baisse les armes et se soumet à Krishna. C’est alors qu’Arjuna intervient pour arrêter Krishna, lui rappelant qu’il avait juré de ne pas prendre les armes dans cette guerre. Krishna, apaisé, retourne à son rôle de conducteur de char, mais le message est clair : la justice divine finira par triompher, même si cela nécessite l’intervention directe de Dieu.

Jour 10 : la chute de Bhishma
Nous arrivons au dixième jour de la bataille. Bhishma a mené l’armée des Kauravas avec une habileté remarquable, repoussant chaque jour les tentatives des Pandavas pour briser leurs lignes. Cependant, il est devenu clair pour les Pandavas que tant que Bhishma restera en vie, la victoire leur échappera.

Krishna, sait aussi qu’Arjuna n’aura pas la volonté de tuer Bhishma par respect et affection pour lui. Pour cette raison, Krishna propose une stratégie différente qui impliquera Shikhandi.

Shikhandi et la malédiction de Bhishma
Comme mentionné précédemment, Shikhandi est la réincarnation d’Amba, une princesse qui avait juré de se venger de Bhishma. Dans sa vie précédente, Amba avait été rejetée par Bhishma, ce qui l’avait poussée à se suicider. Avant de mourir, elle avait prié pour se réincarner sous une forme masculine afin de se venger de Bhishma. Sa réincarnation en Shikhandi réalise cette promesse karmique.

Bhishma, respectant les lois de la guerre, s’abstient de combattre Shikhandi, qu’il reconnaît comme la réincarnation d’Amba. Bien qu’il voie Shikhandi comme un homme, Bhishma est conscient de l’identité passée de Shikhandi et, en accord avec les règles qui l’empêchent de combattre une femme, il refuse de lever les armes contre lui.

Le plan de Krishna : exploiter l’honneur de Bhishma
Krishna explique à Arjuna que le seul moyen de vaincre Bhishma est d’utiliser Shikhandi comme bouclier. Bhishma ne lèvera pas les armes contre Shikhandi, et Arjuna pourra alors tirer sur Bhishma sans craindre de représailles.

La pluie de flèches d’Arjuna
Arjuna et Shikhandi montent ensemble sur un char, et ils se dirigent directement vers Bhishma. Ce dernier, fidèle à son code, baisse son arc dès qu’il voit Shikhandi s’approcher. Krishna encourage Arjuna à agir rapidement. Il commence à tirer flèche après flèche. Chacune des flèches d’Arjuna pénètre profondément dans le corps de Bhishma, le perçant de toutes parts.

Bhishma est bientôt transpercé par tant de flèches qu’il ne peut plus se tenir debout. Il tombe de son char, mais il ne touche pas le sol. Son corps reste suspendu en l’air, soutenu par les flèches qui l’ont transpercé, couché sur un lit de flèches.

Le choix de Bhishma de retarder sa mort
Bhishma, cependant, ne meurt pas immédiatement. Grâce à une bénédiction spéciale de son père, Shantanu, Bhishma avait reçu le pouvoir de choisir le moment de sa mort. Bien qu’il soit gravement blessé et incapable de continuer à combattre, Bhishma décide de ne pas abandonner son corps immédiatement. Il choisit de rester en vie, allongé sur ce lit de flèches, jusqu’à ce que le moment soit propice. Bhishma souhaite attendre l’arrivée de l’Uttarayana, le solstice d’hiver, un moment astrologiquement propice pour mourir et atteindre les royaumes célestes.

La chute de Bhishma est un événement profondément symbolique. Dans la guerre spirituelle que représente Kurukshetra, Bhishma incarne l’ego grandiose, une force puissante qui doit être surmontée pour que la vérité spirituelle puisse triompher. Cependant, Bhishma n’est pas simplement un ennemi à vaincre ; il représente également un lien entre le monde matériel et le monde spirituel.

L’ego, dans notre vie spirituelle, n’est pas seulement un obstacle à la croissance, mais il est aussi une partie nécessaire de notre développement. Tout comme Bhishma soutient Duryodhana tout en souhaitant secrètement la victoire des Pandavas, l’ego peut nous aider à accomplir des choses dans le monde matériel, même s’il doit finalement être transcendé.

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Mahabharata, Bhishma Parva (6.112-118) :

Sur le vaste champ de Kurukshetra, le combat faisait rage,
Mais tous les regards étaient tournés vers Bhishma,
Le héros aux vœux sacrés, dont la sagesse égalait les dieux,
Qui se tenait comme une montagne, inébranlable au cœur de la bataille.

Arjuna, le cœur lourd, armé de Gandiva,
Lança ses flèches divines, guidé par Krishna,
Car seul lui, dans la pureté de son dharma,
Pouvait percer l’armure du grand aîné.

Flèche après flèche, elles volèrent avec une précision divine,
Transperçant Bhishma, qui se tenait toujours droit,
Mais le poids des années et des serments,
Et la volonté du destin, firent fléchir son corps immortel.

Comme un arbre ancien abattu par les vents du temps,
Bhishma tomba lentement, en douceur,
Sur un lit de flèches, tendu entre la terre et le ciel,
Choisissant son heure pour rejoindre les cieux.

Même dans sa chute, son visage restait serein,
Car il attendait la venue du solstice sacré,
Son corps transpercé, mais son esprit libre,
Il bénit tous ceux qui étaient présents, des Kauravas aux Pandavas.

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