Les colliers de prière à travers le monde : un héritage spirituel partagé

L’usage du mala dans la pratique du yoga nous est familier. Ce fidèle compagnon de notre méditation, avec ses 108 grains précieux, guide nos respirations, nos mantras, nos moments de concentration. Mais savez-vous que cette pratique du comptage rythmé, cet art d’égrener des perles pour soutenir la dévotion et la méditation, se retrouve dans un nombre impressionnant de traditions spirituelles à travers le monde ?

Des forêts profondes de l’Inde aux déserts du Moyen-Orient, des monastères chrétiens aux temples japonais, des hommes et des femmes de toutes cultures ont ressenti ce même besoin de matérialiser leur pratique spirituelle à travers un objet simple : un fil, des perles ou des nœuds, formant un cercle. Cette universalité n’est pas le fruit du hasard. Elle témoigne d’une sagesse partagée sur l’importance du rythme, de la répétition et du geste conscient dans l’élévation spirituelle.

Partir à la découverte de ces différentes traditions de colliers de prière, c’est non seulement enrichir notre compréhension de notre propre pratique avec le mala, mais c’est aussi percevoir comment différentes cultures ont développé des outils similaires pour répondre à cette même quête de connexion avec le divin, l’absolu, ou simplement avec une dimension plus profonde de l’être – Photo de Chelsea shapouri.


Les traditions dharmiques

  • Dans l’hindouisme

Le japa mala occupe une place centrale dans la tradition hindoue, où il est bien plus qu’un simple outil de comptage – il est considéré comme un instrument sacré de transformation spirituelle. Lire l’article: Mâlâ, symbolisme et utilisation.

Composé traditionnellement de 108 grains, ce nombre revêt une signification profonde : certains y voient la représentation des 108 Upanishads principales, d’autres le produit des 12 signes du zodiaque par les 9 planètes, ou encore l’expression des 108 points d’énergie majeurs du corps subtil.

La pratique du japa (répétition de mantras) avec le mala s’inscrit dans la tradition millénaire de la bhakti, la voie de la dévotion, mais aussi dans celle du raja yoga, la voie royale de la méditation.

Le choix des matériaux du mala revêt une importance particulière. Les graines de rudraksha, associées à Shiva, sont parmi les plus utilisées. Le bois de santal, reconnu pour ses qualités naturelles apaisantes, est également très répandu. Le tulsi (basilic sacré), lié au culte de Vishnu, est spécifiquement utilisé par les dévots vishnouites – Photo de wu yi.

Le japa peut être pratiqué à voix haute (vaikhari), en murmure (upamshu), ou mentalement (manasika), selon les traditions et les enseignements reçus. Lire l’article: Pratiquez le japa (différents types de récitation de mantras).

  • Dans le bouddhisme

Dans le bouddhisme tibétain, le mala est également un objet sacré et un support essentiel pour la récitation de mantras. Lui aussi, il compte traditionnellement 108 grains, un nombre considéré comme sacré et qui en outre, pour certains représente entre autres les 108 afflictions ou désirs humains à transcender. On trouve également des malas plus courts, de 54 ou 27 grains, qui sont des sous-multiples de 108, utilisés pour des pratiques plus courtes ou plus portables.

Les malas peuvent comporter des perles supplémentaires appelées « marqueurs », souvent placées à des positions spécifiques. Ces marqueurs, généralement différents par leur taille ou leur matériau, servent de repères pour diviser la répétition en sections, mais ils ne sont pas utilisés de manière systématique.

Le choix des matériaux est parfois codifié selon les pratiques : les os symbolisent l’impermanence, le bois de santal est utilisé pour les pratiques paisibles, et les graines de lotus représentent la pureté.

Un grain plus gros, appelé « grain de guru » ou sumeru, marque le début et la fin d’un cycle. Ce point de référence rappelle l’importance de la lignée de transmission et de la relation maître-disciple.

Dans les traditions bouddhiques d’Asie de l’Est, on trouve également des chapelets de 108 perles utilisés pour la récitation de mantras et d’invocations. Au Japon, ce chapelet est appelé juzu ou nenju, tandis qu’en Chine, il est connu sous le nom de fó zhū.

Ces chapelets sont particulièrement importants dans les écoles de la Terre Pure. En Chine, les pratiquants récitent « Namo Amituofo », tandis qu’au Japon, l’invocation est « Namu Amida Butsu ». Ces deux formules signifient essentiellement « Hommage au Bouddha Amitabha » ou « Je prends refuge en Amida Bouddha ».

Comme dans le bouddhisme tibétain, les 108 perles du chapelet représentent symboliquement les afflictions ou passions humaines que le pratiquant cherche à surmonter. Une interprétation détaillée de ce nombre propose la formule suivante : 108 = 6 (sens) x 3 (temps : passé, présent, futur) x 2 (états du cœur : pur ou impur) x 3 (sensations : agréable, désagréable, neutre).


Les traditions abrahamiques

  • Dans le christianisme

Dans la tradition chrétienne, plusieurs types de chapelets sont utilisés, chacun adapté aux confessions et aux pratiques spécifiques de la foi.

Le chapelet catholique, qui est une partie du rosaire, se compose généralement de 59 grains, disposés en cinq séquences de dix grains appelées « dizaines », séparées par des grains isolés. Ces grains isolés servent de points de transition et aident à structurer la prière.

Le rosaire complet, quant à lui, comprend quatre chapelets, soit un total de 20 dizaines. Il permet aux fidèles de méditer sur l’ensemble des « mystères » de la foi : joyeux, douloureux, glorieux et lumineux. Ces mystères représentent des événements marquants de la vie de Jésus et de Marie, comme l’Annonciation, la Crucifixion ou la Résurrection – Photo de Lennon Caranzo.

La récitation du chapelet ou du rosaire s’accompagne traditionnellement de prières spécifiques, telles que le « Je vous salue Marie » (50 fois pour un chapelet, 200 fois pour un rosaire complet), le « Notre Père » et le « Gloire au Père ».

Dans la tradition orthodoxe, le tchotki prend la forme d’une corde à nœuds, traditionnellement confectionnée en laine noire. Il peut compter 33, 50 ou 100 nœuds, ces derniers étant souvent associés à des nombres symboliques, notamment les 33 nœuds qui évoquent les 33 années de la vie de Jésus-Christ. La laine, matériau communément utilisé pour sa fabrication, symbolise le fait que nous sommes les brebis de Dieu, et la couleur noire reflète la contrition et la pénitence face à nos péchés.

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Le tchotki accompagne la récitation continue de la « Prière de Jésus » (« Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur »). D’autres invocations peuvent être ajoutées sans restriction, comme « Mon Jésus, miséricorde », « Saint-Esprit, j’ai confiance en toi », ou « Sang précieux du Christ, purifie-moi ».

Lire: la prière du coeur : une pratique ancienne dans la tradition orthodoxe.

Les moines du patriarcat de Constantinople soulignent que fabriquer ce chapelet soi-même constitue un acte de dévotion – Photo: Ijboudreaux, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

  • Dans l’islam

Le tasbih, également connu sous le nom de misbaha, est un instrument essentiel dans la spiritualité musulmane, servant d’outil pour la remémoration d’Allah. Sa forme la plus complète est composée de 99 grains, symbolisant les 99 noms d’Allah (asma al-husna), qui évoquent les attributs divins et permettent aux croyants de mieux appréhender la nature de Dieu. Pour faciliter une pratique quotidienne et régulière, des versions plus compactes de 33 grains sont également couramment utilisées, permettant aux fidèles de réciter les formules de dhikr trois fois – Photo de GR Stocks.

Le tasbih est intimement lié à la pratique du dhikr, qui désigne l’invocation et la remémoration d’Allah à travers des phrases spécifiques. Cette pratique, considérée comme un acte de dévotion, a pour but de renforcer la conscience de la présence divine et de favoriser un état de paix intérieure. Les trois principales phrases qui composent cette pratique sont « Subhan Allah » (Gloire à Dieu), « Alhamdulillah » (Louange à Dieu) et « Allahu Akbar » (Dieu est le plus grand). Le dhikr peut être effectué de manière individuelle ou collective et est souvent recommandé après chaque prière rituelle obligatoire.

  • Dans le judaïsme

La tradition juive met l’accent sur l’étude de la Torah, la prière collective et la méditation, sans pour autant développer un usage systématique d’objets de comptage comme ceux que l’on trouve dans d’autres traditions religieuses. Dans certaines communautés, notamment séfarades, on peut trouver l’utilisation de cordons à nœuds pour compter les bénédictions ou les Psaumes, mais cette pratique n’est pas généralisée.


Autres traditions spirituelles

  • Le sikhisme

Dans la tradition sikhe, le simran désigne la pratique de méditation sur le nom divin, particulièrement à travers la récitation du Waheguru (le Seigneur Merveilleux). Bien que le mala ne soit pas un élément central du sikhisme, certains pratiquants l’utilisent comme support de leur pratique méditative personnelle. Le fondateur du sikhisme, Guru Nanak, a d’ailleurs évoqué dans ses enseignements l’importance de la répétition du nom divin.

  • Le bahaïsme

La foi bahaïe prescrit une pratique précise de répétition du Plus Grand Nom (« Allah-u-Abhá », signifiant « Dieu est le Plus Glorieux »), qui doit être récité 95 fois par jour. Cette pratique fait partie des obligations quotidiennes des bahaïs, symbolisant leur dévotion envers Dieu et leur engagement envers la paix et l’unité dans le monde. Bien que les bahaïs puissent utiliser un support de comptage pour faciliter cette pratique, celui-ci n’est pas aussi codifié que dans d’autres traditions spirituelles. Fondée au XIXe siècle par Bahá’u’lláh, le bahaïsme promeut l’idée de l’unité de toutes les religions et encourage l’harmonie entre les peuples.

  • Traditions amérindiennes

Quant aux traditions amérindiennes, bien que certaines sources mentionnent l’usage de colliers de perles dans des contextes spirituels, il serait hasardeux d’établir des généralisations sur leurs pratiques, tant elles sont diverses et souvent insuffisamment documentées dans les sources historiques fiables.


A retenir…

Ce voyage à travers les traditions nous révèle que l’usage des colliers de prière répond à un besoin spirituel profond et universel. Du mala que nous utilisons dans notre pratique du yoga aux différents supports de prière des autres traditions, nous retrouvons des points communs essentiels : la recherche d’un ancrage dans la pratique méditative, l’importance du rythme et de la répétition.

Cette universalité n’efface pas pour autant la richesse des particularités : chaque tradition a développé ses propres significations, ses rituels et ses codes. Le nombre de grains, les matériaux utilisés, les prières ou mantras récités varient, mais la fonction fondamentale demeure : offrir un support tangible à la pratique spirituelle.

Ainsi, quand nous prenons notre mala entre nos doigts pour méditer, nous pouvons nous sentir reliés à cette grande famille de pratiquants qui, à travers les siècles et les cultures, ont trouvé dans ces simples grains ou nœuds un précieux allié sur leur chemin spirituel.

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