L’anti-bibliothèque : l’art de vivre entouré des livres que l’on n’a pas encore lus

Il arrive qu’un visiteur entre dans une bibliothèque personnelle, promène son regard sur les rayonnages et pose cette question, parfois avec une pointe d’étonnement, parfois avec une pointe de malice : « Mais avez-vous lu tous ces livres ? »

La question semble naturelle. Elle repose pourtant sur une idée discutable : qu’une bibliothèque devrait être le miroir fidèle de ce que nous savons déjà, une vitrine de notre passé intellectuel, un état des lieux de nos conquêtes.

Les plus belles bibliothèques sont souvent exactement l’inverse.

Umberto Eco possédait environ cinquante mille livres. Il rappelait volontiers, avec cette ironie savante qui lui était propre, qu’exiger d’un homme qu’il ait lu tous les livres achetés serait aussi absurde qu’exiger qu’il ait utilisé tous ses outils avant d’en acquérir de nouveaux.

Il aimait ainsi comparer sa bibliothèque à une pharmacie : on n’y range pas uniquement les remèdes dont on a besoin aujourd’hui, mais aussi ceux dont on pourrait avoir besoin demain, face à des circonstances encore inimaginables. Lorsque la crise survient, on ouvre l’armoire, et le bon remède (le bon livre) se présente. Parfois on savait qu’il était là, parfois on l’avait presque oublié.

Certains volumes nous trouvent immédiatement. D’autres attendront des années, compagnons immobiles et fidèles, dans l’attente d’un rendez-vous dont nous ignorons tout… Quelques-uns ne seront peut-être jamais ouverts. Leur présence n’est pas pour autant inutile : ils témoignent de directions possibles, de questions restées en suspens, d’horizons que nous n’avons pas encore eu le courage ou la maturité d’affronter.

C’est cette réalité bien particulière que l’essayiste Nassim Nicholas Taleb a théorisée sous le nom d’« anti-bibliothèque » : l’ensemble des livres que nous possédons sans les avoir lus. Ce qui pourrait passer pour une lacune devient alors l’âme même de toute bibliothèque vivante. Si les volumes lus témoignent de ce que nous savons, les livres non lus, eux, nous rappellent tout ce que nous ignorons encore.

Une bibliothèque n’est donc pas seulement un dépôt de connaissances acquises. Elle est aussi une cartographie de notre ignorance. Chaque ouvrage encore fermé nous protège silencieusement de cette illusion tenace : croire que l’on a compris, que l’on a fait le tour, que le monde tient dans ce que l’on en sait déjà.

Cette idée résonne avec une acuité particulière dans toute démarche de recherche intérieure. Que l’on s’oriente vers la philosophie, les sciences, les traditions spirituelles ou la littérature, une tentation revient, subtile et persistante : celle de se croire arrivé. De confondre une étape avec un aboutissement. De prendre pour le territoire la carte que l’on a dessinée.

Les rayonnages remplis de livres non lus agissent alors comme un antidote. Ils rappellent, sans élever la voix, qu’il reste des continents entiers à traverser. Une anti-bibliothèque n’est pas un monument à l’érudition. C’est un monument à l’humilité. Une bibliothèque n’est pas seulement un lieu où l’on conserve des livres. C’est un lieu où l’on conserve des possibilités.

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